comment gérer ses émotions ? Il ne s'agit pas de les supprimer, mais de changer leur intensité ou leur durée. La méthode la mieux étayée tient en quatre temps : faire une pause en respirant lentement, nommer l'émotion, relire la situation autrement, puis choisir son action. Elle se transmet aux enfants dès 3 ans.
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Comment gérer ses émotions quand, à 19 h, votre fille de 7 ans hurle parce que ses pâtes touchent ses haricots, que votre téléphone vibre d’un message agacé de votre manager et que vous sentez la moutarde vous monter au nez ? Vous savez que crier ne servira à rien. Vous criez quand même. Puis vous culpabilisez.
Ce guide propose une méthode simple en 4 étapes, testée par la recherche, pour vous d’abord puis pour la transmettre à vos enfants. Vous y trouverez la définition de la régulation émotionnelle, le modèle en 5 moments du psychologue James Gross, 6 résultats d’études, 3 exemples concrets, des repères par âge et les signes qui doivent amener à consulter.
Que veut dire « gérer ses émotions » ?
Gérer ses émotions, ce que les psychologues appellent la régulation émotionnelle, désigne l’ensemble des moyens par lesquels on influence quelles émotions on ressent, à quel moment, avec quelle intensité et comment on les exprime.
Cette définition, inspirée des travaux de James Gross à l’université Stanford, contient une nuance essentielle : gérer n’est pas faire disparaître. Une émotion est un signal utile. La peur protège, la colère signale une injustice, la tristesse invite à ralentir. Le problème n’est pas l’émotion, mais une réaction trop forte, trop longue ou mal ajustée à la situation.
Gérer ses émotions ne veut pas dire non plus rester impassible. Quelqu’un qui serre les dents en silence pendant une dispute ne gère pas forcément mieux que quelqu’un qui dit calmement « je suis en colère, j’ai besoin de dix minutes ». Les études montrent même que le premier s’en sort souvent moins bien, comme le détaille la section consacrée à la recherche.
Le modèle de Gross : 5 moments pour agir
En 1998, James Gross a proposé le « modèle du processus » de la régulation émotionnelle. Une émotion se déroule en plusieurs étapes, et l’on peut intervenir à chacune d’elles (Gross, 1998 ; Gross, 2015).
| Moment | Ce que l’on fait | Exemple |
|---|---|---|
| 1. Choisir la situation | Éviter ou rechercher certaines situations | Ne pas aborder le budget familial un soir de grande fatigue |
| 2. Modifier la situation | Changer un élément de la situation | Proposer une pause pendant une réunion tendue |
| 3. Déplacer son attention | Se concentrer sur autre chose, ou sur un autre aspect | Regarder le paysage plutôt que le compteur dans un bouchon |
| 4. Changer la lecture de la situation | Réévaluer ce qu’elle signifie | « Il ne m’a pas ignoré, il ne m’a sans doute pas vu » |
| 5. Moduler la réponse | Agir sur l’émotion déjà là | Respirer lentement, marcher, ne pas répondre tout de suite |
Ce tableau a une conséquence pratique : plus on intervient tôt, moins il faut d’effort. Choisir de ne pas lire ses courriels professionnels le dimanche soir coûte moins cher que de devoir calmer une colère à 23 h.
Ce que la recherche permet de dire
Les stratégies de régulation émotionnelle sont parmi les plus étudiées en psychologie. Voici six résultats utiles, avec leurs limites.
Réévaluer fait mieux que réprimer
Dans cinq études, James Gross et Oliver John (2003) ont montré que les personnes qui réévaluent habituellement les situations ressentent plus d’émotions positives, ont de meilleures relations et un meilleur bien-être. Celles qui répriment habituellement leurs émotions ressentent au contraire davantage d’émotions négatives (Gross et John, 2003). Il s’agit d’études corrélationnelles : elles décrivent des tendances, pas une causalité démontrée.
Toutes les stratégies ne se valent pas
Selon la méta-analyse de Thomas Webb et ses collègues (2012, 306 comparaisons expérimentales), changer la lecture de la situation a un effet faible à moyen (d = 0,36), se distraire un effet faible (d = 0,27), tandis que se concentrer sur ce qui fâche aggrave plutôt les choses (d = −0,26). Cacher son expression réduit ce qui se voit, mais pas ce que l’on ressent (Webb et al., 2012).
Nommer l’émotion apaise le cerveau
Dans l’étude d’imagerie de Matthew Lieberman et ses collègues (2007), mettre un mot sur l’émotion suscitée par une image négative (« colère », « peur ») réduisait l’activité de l’amygdale, une région impliquée dans les réactions émotionnelles, et activait une zone du cortex préfrontal (Lieberman et al., 2007). C’est ce que les chercheurs appellent l’étiquetage affectif (affect labeling).
Une étude clinique de Katharina Kircanski et ses collègues (2012) l’a testé chez des personnes ayant peur des araignées. Une semaine plus tard, celles qui avaient décrit leur peur à voix haute pendant l’exposition réagissaient moins physiquement face à une nouvelle araignée, même si elles ne se disaient pas moins effrayées (Kircanski et al., 2012).
Respirer lentement agit sur le corps
Une revue systématique de 15 études (Zaccaro et al., 2018) associe la respiration lente à une plus grande variabilité du rythme cardiaque et à des signes de détente. Dans un essai randomisé à distance, cinq minutes quotidiennes de « soupir cyclique » (deux inspirations, une longue expiration) pendant un mois ont amélioré l’humeur davantage que la méditation de pleine conscience (Balban et al., 2023).
Ces compétences s’apprennent à l’école
La méta-analyse de Joseph Durlak et ses collègues (2011, 213 programmes, 270 034 élèves) montre que les programmes scolaires d’apprentissage socio-émotionnel améliorent les compétences émotionnelles, le comportement et même les résultats scolaires, avec un gain de 11 points de percentile (Durlak et al., 2011).
Comment gérer ses émotions : la méthode en 4 étapes
Cette méthode est une synthèse pratique des résultats ci-dessus. Elle n’est pas un protocole thérapeutique, mais une routine simple à répéter jusqu’à ce qu’elle devienne un réflexe.
Étape 1 : la pause du corps (30 secondes)
Repérez les signaux physiques : mâchoire serrée, chaleur au visage, cœur qui accélère, ventre noué. Puis respirez lentement : deux inspirations par le nez, une longue expiration par la bouche, trois fois. L’objectif n’est pas d’être calme, mais de gagner quelques secondes entre l’émotion et l’action.
Étape 2 : nommer l’émotion (10 secondes)
Dites-vous, ou dites à voix haute, ce que vous ressentez, avec un mot précis : « Je suis frustré », « Je me sens humilié », « J’ai peur d’être en retard ». Si les mots manquent, la roue des émotions offre un vocabulaire de départ. Ajoutez l’intensité, de 1 à 10.
Étape 3 : relire la situation (1 minute)
Posez-vous une question qui ouvre une autre lecture : « Qu’est-ce que je ne sais pas encore ? », « Que dirais-je à un ami dans cette situation ? », « Quelle importance cela aura-t-il dans un mois ? ». Il ne s’agit pas de se mentir ni de tout positiver, mais de vérifier que la première lecture est la seule possible.
Étape 4 : choisir son action
Une fois l’intensité redescendue, décidez : agir sur le problème (en parler, demander, réparer), accepter ce qui ne dépend pas de vous, ou reporter la discussion. Et pour la prochaine fois, revenez aux moments 1 et 2 du modèle de Gross : quelle situation pourriez-vous éviter ou modifier ?
Comment gérer ses émotions au quotidien : 3 exemples
Voici la méthode appliquée à trois situations fréquentes.
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La colère au travail. Un collègue vous coupe la parole en réunion. Pause : vous expirez lentement. Nommer : « je suis vexé, à 7 sur 10 ». Relire : « il est sous pression pour son projet ». Agir : vous reprenez la parole calmement (« je termine mon point »), puis vous en parlez avec lui après la réunion.
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L’anxiété avant un rendez-vous. La veille d’un entretien, vous n’arrivez pas à dormir. Pause : respiration lente au lit. Nommer : « c’est de l’appréhension, à 6 ». Relire : « cette tension montre que ça compte pour moi ». Agir : vous notez trois points à préparer demain matin et vous fermez le carnet.
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La déception familiale. Votre fils de 15 ans annule le dîner prévu. Pause, puis nommer : « je suis triste, plus que fâché ». Relire : « à son âge, voir ses amis est normal ». Agir : vous lui dites simplement que vous êtes déçu et proposez une autre date.
Apprendre à son enfant à gérer ses émotions
Les enfants n’apprennent pas à réguler leurs émotions par les consignes (« calme-toi ! »), mais par l’exemple et par la co-régulation : un adulte calme les aide à retrouver leur calme, jusqu’à ce qu’ils sachent le faire seuls. Votre propre façon de gérer vos émotions est donc la première leçon.
De 2 à 5 ans : prêter ses mots
Les colères sont normales à cet âge : le cerveau qui freine les impulsions est encore très immature. Restez proche, nommez à sa place (« tu es furieux parce que la tour est tombée »), puis proposez une action simple : souffler comme sur une bougie, serrer un coussin. Les jeux pour apprendre à se retenir, comme « Jacques a dit », entraînent en jouant le contrôle des impulsions.
De 6 à 11 ans : enseigner la méthode
À cet âge, l’enfant peut apprendre les 4 étapes, avec des mots à lui : « je fais la pause, je dis ce que je sens, je cherche une autre explication, je choisis quoi faire ». Un « thermomètre des émotions » de 1 à 10 l’aide à mesurer l’intensité. Des livres et jeux dédiés peuvent servir de support ; notre sélection de jeux et livres pour apprendre à gérer les émotions en recense quelques-uns.
Adolescents : discuter, pas sermonner
Les adolescents ressentent les émotions avec une grande intensité. Ils écoutent mal les conseils donnés à chaud. Reparlez de la situation plus tard, demandez-leur ce qui les aide, et racontez vos propres stratégies, y compris vos échecs. Notre article sur la transmission aux enfants dans un monde instable développe cette posture.
Avec un parent âgé
Les personnes âgées régulent souvent bien leurs émotions.
Les IA conversationnelles : confidentes, pas thérapeutes
De plus en plus de personnes confient leurs émotions à un assistant d’IA. Utilisé avec discernement, il peut aider à trouver un mot plus juste pour ce que l’on ressent, à préparer une conversation difficile ou à envisager une autre lecture d’une situation, ce qui correspond aux étapes 2 et 3 de la méthode.
Mais une IA n’est pas un professionnel de santé. Elle peut se tromper, abonder dans votre sens au lieu de vous aider, et elle n’est pas faite pour gérer une crise. Pour un adolescent, mieux vaut en parler ensemble que de laisser l’IA devenir son seul confident. Pour comprendre les compétences en jeu, voir aussi notre article sur l’intelligence émotionnelle et ses 4 piliers.
Les pièges à éviter
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Réprimer en permanence. Cacher systématiquement ce que l’on ressent est associé à plus d’émotions négatives et à des relations moins satisfaisantes.
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Ruminer. Repasser la scène en boucle entretient l’émotion. Si vous ruminez, la distraction (marcher, appeler un ami) est plus utile.
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« Se défouler » pour évacuer la colère. Taper dans un coussin en ruminant ce qui vous a fâché n’apaise pas forcément ; une activité physique sans y repenser est préférable.
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Dire « calme-toi » à un enfant. L’injonction ne lui dit pas comment faire. Montrez-lui plutôt la respiration et nommez avec lui.
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Viser le zéro émotion. L’objectif est de ne pas être débordé, pas de ne plus rien ressentir.
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Tout gérer seul. Parler à un proche est l’une des stratégies de régulation les plus naturelles.
Chiffres clés
- Dans cinq études, James Gross et Oliver John (2003) ont montré que les personnes qui réévaluent habituellement les situations ressentent plus d'émotions positives, ont de meilleures relations et un meilleur bien-être.Gross et John, 2003, 2003
- Selon la méta-analyse de Thomas Webb et ses collègues (2012, 306 comparaisons expérimentales), changer la lecture de la situation a un effet faible à moyen (d = 0,36), se distraire un effet faible (d = 0,27), tandis que se concentrer sur ce qui fâche aggrave plutôt les choses (d = −0,26).Webb et al., 2012, 2012
- Dans l'étude d'imagerie de Matthew Lieberman et ses collègues (2007), mettre un mot sur l'émotion suscitée par une image négative (« colère », « peur ») réduisait l'activité de l'amygdale, une région impliquée dans les réactions émotionnelles, et activait une zone du cortex préfrontal (Lieberman et al., 2007).Lieberman et al., 2007, 2007
- Une étude clinique de Katharina Kircanski et ses collègues (2012) l'a testé chez des personnes ayant peur des araignées.Kircanski et al., 2012, 2012
- Une revue systématique de 15 études (Zaccaro et al., 2018) associe la respiration lente à une plus grande variabilité du rythme cardiaque et à des signes de détente.Zaccaro et al., 2018, 2018
FAQ
Comment gérer ses émotions rapidement ?
Le plus rapide est d'agir sur le corps : deux inspirations par le nez, une longue expiration par la bouche, trois fois. Puis nommez précisément l'émotion. Ces deux gestes prennent moins d'une minute et suffisent souvent à éviter une réaction que vous regretteriez.
Pourquoi est-ce que je n'arrive pas à gérer mes émotions ?
La fatigue, le stress chronique, la faim ou l'alcool réduisent fortement la capacité de régulation. Certaines personnes ont aussi appris, enfant, à réprimer ou à exploser. Ces habitudes se changent avec de l'entraînement. Si les débordements sont fréquents, un psychologue peut vous aider.
Comment apprendre à un enfant à gérer ses émotions ?
Par l'exemple et la co-régulation : restez calme près de lui, nommez ce qu'il ressent, proposez une action simple comme souffler lentement. Vers 6 ans, enseignez-lui les étapes : pause, nommer, chercher une autre explication, choisir quoi faire. Les crises fréquentes restent normales avant 5 ans.
Est-ce mauvais de cacher ses émotions ?
Ponctuellement, non : cacher sa colère devant un client est parfois nécessaire. En revanche, réprimer systématiquement ce que l'on ressent est associé à davantage d'émotions négatives et à des relations moins satisfaisantes, selon les travaux de Gross et John (2003). Mieux vaut réévaluer ou exprimer calmement.
La respiration aide-t-elle vraiment à se calmer ?
Oui, la respiration lente agit sur le système nerveux autonome, selon une revue de 15 études (2018). Dans un essai randomisé de 2023, cinq minutes quotidiennes de soupir cyclique ont amélioré l'humeur davantage que la méditation. L'effet est réel mais modeste : c'est un outil, pas une solution à tout.
Sources
- The Emerging Field of Emotion Regulation: An Integrative Review
- Emotion Regulation: Current Status and Future Prospects
- Individual differences in two emotion regulation processes: implications for affect, relationships, and well-being
- Dealing with feeling: a meta-analysis of the effectiveness of strategies derived from the process model of emotion regulation
- Putting Feelings Into Words: affect labeling disrupts amygdala activity in response to affective stimuli
- Feelings into words: contributions of language to exposure therapy
- How Breath-Control Can Change Your Life: A Systematic Review on Psycho-Physiological Correlates of Slow Breathing
- Brief structured respiration practices enhance mood and reduce physiological arousal
- The Impact of Enhancing Students' Social and Emotional Learning: A Meta-Analysis of School-Based Universal Interventions
