En bref

la théorie des intelligences multiples, proposée par Howard Gardner en 1983, affirme qu’il n’existe pas une intelligence unique mais plusieurs formes relativement indépendantes : huit aujourd’hui, de la linguistique à la naturaliste. Séduisante pour l’école, elle reste peu soutenue par les données, mais elle garde un intérêt pour varier les activités et valoriser des talents.

Théorie des intelligences multiples — La théorie des intelligences multiples est un modèle proposé par le psychologue américain Howard Gardner, selon lequel l’intelligence humaine se compose de plusieurs capacités distinctes et relativement autonomes, chacune liée à un type de contenu (mots, nombres, espace, musique, corps, autrui, soi, nature).

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La théorie des intelligences multiples, vous l’avez peut-être découverte lors d’une réunion de parents : l’enseignante de votre fils de 9 ans explique qu’il a « une intelligence kinesthésique » et qu’il apprendra mieux en bougeant. Le soir, vous trouvez en ligne un test qui le classe « intelligence musicale ». Votre fils est ravi. Vous, vous vous demandez si tout cela repose sur quelque chose de solide, et ce que vous devez en faire.

Ce guide vous donne la réponse complète. Vous y trouverez la définition, les 8 intelligences de Gardner avec un exemple quotidien pour chacune, les 8 critères qu’il a utilisés, ce que disent six études et le débat de 2006 dans Educational Psychologist, ce que valent les tests en ligne, ce qu’on peut garder de la théorie à la maison et les pièges à éviter.

Qu’est-ce que la théorie des intelligences multiples ?

La théorie des intelligences multiples est un modèle proposé par le psychologue américain Howard Gardner, selon lequel l’intelligence humaine se compose de plusieurs capacités distinctes et relativement autonomes, chacune liée à un type de contenu (mots, nombres, espace, musique, corps, autrui, soi, nature).

Gardner, professeur à Harvard, la présente en 1983 dans son livre Frames of Mind (traduit en français sous le titre Les Formes de l’intelligence). Il réagit à une vision qu’il juge trop étroite : celle du quotient intellectuel, qui résume les capacités d’une personne en un seul chiffre fondé surtout sur le langage et la logique. Pour lui, un grand chirurgien, un musicien ou un guide de montagne déploient des formes d’intelligence que les tests classiques ignorent.

Sa définition de l’intelligence est volontairement large : la capacité à résoudre des problèmes ou à créer des productions qui ont de la valeur dans au moins une culture. Composer une chanson, soigner un malade, orienter un bateau sans instrument ou apaiser un conflit entrent dans ce cadre, alors qu’ils pèsent peu dans un test de QI.

Une idée qui a conquis l’école

La théorie a eu un succès immense dans l’enseignement, bien plus qu’en psychologie. Dès 1989, Gardner et Hatch en décrivaient les applications dans des projets pilotes, dont le Project Spectrum, destiné aux jeunes enfants (Gardner et Hatch, 1989). Des écoles entières se sont organisées autour des « intelligences ». Elle séduit parce qu’elle porte un message généreux : chaque enfant est intelligent à sa manière.

Les 8 intelligences de Gardner

Gardner en a décrit sept en 1983, puis a ajouté l’intelligence naturaliste dans les années 1990. Il a aussi évoqué une possible intelligence existentielle (la capacité à se poser les grandes questions sur la vie et la mort), sans l’ajouter formellement à la liste.

| Intelligence | Ce qu’elle désigne | Un exemple au quotidien |

|---|---|---|

| Linguistique | Sensibilité aux mots, aux sons et au sens de la langue | Raconter une histoire captivante, trouver le mot juste |

| Logico-mathématique | Raisonnement, calcul, repérage de régularités | Résoudre une énigme, organiser un budget |

| Spatiale | Se représenter l’espace et le manipuler mentalement | Lire une carte, monter un meuble sans notice |

| Musicale | Perception et production du rythme, de la hauteur, du timbre | Reconnaître une fausse note, retenir une mélodie |

| Corporelle-kinesthésique | Maîtrise fine du corps et des gestes | Danser, bricoler, réussir un geste sportif |

| Interpersonnelle | Comprendre les autres, leurs intentions et leurs émotions | Apaiser une dispute, sentir l’ambiance d’un groupe |

| Intrapersonnelle | Se connaître soi-même, ses forces et ses limites | Savoir quand on a besoin d’une pause, se fixer des objectifs réalistes |

| Naturaliste | Reconnaître et classer les éléments du vivant et de l’environnement | Identifier des oiseaux, des champignons, des types de nuages |

Les intelligences interpersonnelle et intrapersonnelle recoupent en partie ce qu’on appelle aujourd’hui l’intelligence émotionnelle, présentée dans notre article sur l’intelligence émotionnelle et ses 4 piliers.

Comment Gardner a défini une « intelligence »

Gardner ne s’est pas appuyé sur des tests. Il a retenu huit critères, puisés dans la neurologie, le développement, l’évolution et la psychologie. Une capacité devait en remplir une bonne partie pour être considérée comme une intelligence :

  1. Elle peut être isolée par une lésion cérébrale : certains patients perdent le langage mais gardent la musique, ou l’inverse.

  2. Il existe des prodiges et des « savants » qui excellent dans un domaine et pas ailleurs.

  3. Elle repose sur des opérations de base identifiables, comme la sensibilité à la hauteur des sons pour la musique.

  4. Elle suit un développement propre, du novice à l’expert.

  5. Elle a une histoire évolutive plausible.

  6. Elle est soutenue par des expériences de psychologie, qui montrent par exemple qu’une tâche n’interfère pas avec une autre.

  7. Elle est soutenue par des données psychométriques.

  8. Elle peut s’exprimer dans un système de symboles : langue, notation musicale, équations, cartes.

Cette démarche est originale, mais elle explique aussi une partie des critiques : ces critères relèvent d’un jugement de synthèse, sans procédure qui permette de les tester de façon décisive.

Ce que la recherche dit de la théorie des intelligences multiples

Quarante ans après, le bilan scientifique est plutôt sévère. Voici les principaux résultats, du plus général au plus concret.

Les « intelligences » ne sont pas si indépendantes

Dans l’étude de Visser, Ashton et Vernon (2006, revue Intelligence), des adultes ont passé des tests conçus pour chacune des huit intelligences. La plupart des tests (linguistique, logico-mathématique, spatial, naturaliste, interpersonnel) étaient fortement corrélés entre eux et avec un facteur général d’intelligence, le facteur g. Seuls les tests corporels et, en partie, musicaux s’en écartaient davantage (Visser et al., 2006). C’est l’inverse de ce que prévoit la théorie.

Le facteur général prédit bien la réussite

Les travaux sur le facteur g montrent qu’il prédit fortement la réussite scolaire. Selon Deary et al. (2007), chez plus de 70 000 élèves anglais, les capacités cognitives mesurées à 11 ans étaient fortement corrélées aux résultats aux examens de 16 ans (corrélation de 0,81 entre facteurs latents) (Deary et al., 2007). Cela n’empêche pas l’existence de talents spécifiques, que les modèles hiérarchiques de l’intelligence intègrent d’ailleurs sous le facteur général ; nos articles sur le QI moyen et sur l’intelligence fluide et cristallisée détaillent ces modèles.

Le débat de 2006 dans Educational Psychologist

La neuropsychologue Lynn Waterhouse a publié en 2006 une revue critique concluant que la théorie des intelligences multiples, comme l’effet Mozart et l’intelligence émotionnelle, manque d’un soutien empirique suffisant et ne devrait pas fonder des pratiques éducatives (Waterhouse, 2006). Gardner et Moran ont répondu dans le même numéro que la théorie était mal comprise et simplifiée (Gardner et Moran, 2006). Waterhouse a maintenu ses conclusions dans une réplique (réplique de Waterhouse, 2006).

Les pédagogies « intelligences multiples » sont mal évaluées

La méta-analyse de Ferrero, Vadillo et León (2021) a rassemblé 39 études portant sur 3 009 élèves de 14 pays. Les auteurs concluent qu’une évaluation valide est encore impossible : petits échantillons, absence de groupes contrôles actifs, informations manquantes et signes de biais de publication (Ferrero et al., 2021). Les gains annoncés par beaucoup d’études ne peuvent donc pas être pris au pied de la lettre.

Les tests d’intelligences multiples en ligne : que valent-ils ?

On trouve des dizaines de questionnaires « Quelle est votre intelligence dominante ? ». Ils posent des questions comme « J’aime chanter » ou « Je préfère travailler en groupe ». Ce qu’ils mesurent, ce sont des préférences et des centres d’intérêt déclarés, pas des capacités. Aimer la musique ne dit pas si l’on perçoit finement les hauteurs de sons.

Faites l’essai : répondez deux fois au même questionnaire, un jour de bonne humeur et un jour fatigué, ou demandez à un proche de le remplir à votre place. Les résultats changent souvent, ce qui montre qu’ils reflètent un état et une image de soi plus qu’une capacité stable.

Gardner lui-même ne propose pas de test officiel et s’est montré réservé sur ces classements. Un tel questionnaire peut lancer une conversation agréable en famille (« qu’est-ce que tu aimes faire ? »), mais il ne doit pas servir à orienter un enfant ni à décider comment il « doit » apprendre.

Ce qu’on peut garder de la théorie des intelligences multiples

Une théorie peu soutenue peut tout de même inspirer de bonnes pratiques, à condition de savoir pourquoi elles fonctionnent. Voici ce qui reste utile, avec la justification qui tient.

  • Varier les portes d’entrée. Présenter une notion par un schéma, un récit, une manipulation et une discussion aide tous les enfants, parce que la variété et la répétition sous plusieurs formes consolident la mémoire, pas parce qu’on « cible » une intelligence.

  • Élargir la notion de talent. Reconnaître qu’un enfant excelle en dessin, en sport ou en relations humaines est juste et motivant, même si ces talents ne sont pas des « intelligences » indépendantes.

  • Regarder au-delà des notes. Les compétences sociales, la connaissance de soi et la pratique artistique comptent dans une vie, et l’école ne les mesure qu’imparfaitement.

  • Laisser l’enfant choisir sa forme de restitution. Raconter un chapitre lu par un dessin, un petit sketch ou un résumé écrit change l’effort sans baisser l’exigence, et donne envie de recommencer.

  • Proposer des activités riches. Musique, nature, jeux de construction, théâtre : ces activités ont leurs propres bénéfices, indépendamment de la théorie.

Un exemple : les fractions sous quatre formes

Votre fille de 10 ans bloque sur les fractions. Vous coupez une pizza en huit parts et demandez combien il en reste si chacun en mange deux (manipulation). Vous dessinez ensemble une bande partagée en quarts (schéma). Vous écoutez une mesure de musique en comptant les temps et les demi-temps (rythme). Puis elle vous explique, avec ses mots, pourquoi un demi est plus grand qu’un tiers (verbalisation). Chacune de ces entrées sert à tous les enfants : c’est la variété qui aide, pas le profil.

À la maison, selon l’âge

  • 3 à 6 ans. Multipliez les expériences : chanter, construire, observer les insectes, raconter. Observez ce qui passionne votre enfant sans le classer.

  • 6 à 11 ans. Encouragez la persévérance dans les matières fondamentales (lire, écrire, compter) et nourrissez à côté les passions, sportives, artistiques ou naturalistes.

  • Adolescents. Discutez des métiers qui mêlent plusieurs talents : un architecte combine espace, logique et relations humaines.

  • Adultes. Plutôt que de chercher « votre » intelligence, apprenez quelque chose de nouveau dans un domaine que vous avez délaissé : une langue, un instrument, le dessin.

  • Parents âgés. Valoriser les savoir-faire d’une vie (jardin, couture, mécanique, cuisine) et les transmettre aux petits-enfants entretient l’estime de soi et le lien. C’est une bonne idée en soi, sans avoir besoin de la théorie.

Intelligences multiples et IA : une question qui revient

L’IA générative excelle aujourd’hui dans des tâches longtemps considérées comme le cœur de l’intelligence scolaire : rédiger, calculer, résumer. On lit parfois que les autres « intelligences » (relationnelle, corporelle, introspective) deviendraient les seules vraiment humaines. C’est une hypothèse, pas un résultat de recherche.

Une position plus prudente : savoir raisonner, lire de près et vérifier une information reste indispensable pour contrôler une IA plutôt que la subir. Les compétences relationnelles et la connaissance de soi s’y ajoutent, sans les remplacer. Pour évaluer les discours qui promettent de « révéler votre type d’intelligence », notre méthode pour vérifier une promesse sur la mémoire et l’apprentissage donne quelques réflexes utiles.

Les pièges à éviter

  • Confondre intelligences et styles d’apprentissage. L’idée qu’un enfant « kinesthésique » apprendrait mieux en bougeant relève des styles d’apprentissage, une notion que la revue de Pashler et al. (2008) juge non soutenue par des expériences adaptées (Pashler et al., 2008). Gardner a lui-même rappelé que ses intelligences ne sont pas des styles.

  • Étiqueter un enfant. « Il n’est pas logique, il est artiste » peut l’éloigner des mathématiques au moment où il aurait besoin de s’y accrocher.

  • Délaisser les fondamentaux. Valoriser d’autres talents ne dispense pas d’apprendre à lire, écrire et compter.

  • Prendre un questionnaire pour un diagnostic. Un test en ligne n’évalue ni le potentiel ni un trouble.

  • Rejeter tout en bloc. La critique scientifique porte sur l’indépendance des intelligences et sur l’efficacité des pédagogies, pas sur la valeur des talents variés.

Chiffres clés

  • Dans l’étude de Visser, Ashton et Vernon (2006, revue Intelligence), des adultes ont passé des tests conçus pour chacune des huit intelligences.Visser et al., 2006, 2006
  • Selon Deary et al. (2007), chez plus de 70 000 élèves anglais, les capacités cognitives mesurées à 11 ans étaient fortement corrélées aux résultats aux examens de 16 ans (corrélation de 0,81 entre facteurs latents) (Deary et al., 2007).Deary et al., 2007, 2007
  • La neuropsychologue Lynn Waterhouse a publié en 2006 une revue critique concluant que la théorie des intelligences multiples, comme l’effet Mozart et l’intelligence émotionnelle, manque d’un soutien empirique suffisant et ne devrait pas fonder des pratiques éducatives (Waterhouse, 2006).Waterhouse, 2006, 2006
  • La méta-analyse de Ferrero, Vadillo et León (2021) a rassemblé 39 études portant sur 3 009 élèves de 14 pays.Ferrero et al., 2021, 2021

FAQ

Quelles sont les 8 intelligences de Gardner ?

Les huit intelligences décrites par Howard Gardner sont la linguistique, la logico-mathématique, la spatiale, la musicale, la corporelle-kinesthésique, l’interpersonnelle, l’intrapersonnelle et la naturaliste. Les sept premières figurent dans son livre de 1983, la naturaliste a été ajoutée dans les années 1990. Gardner a aussi évoqué une intelligence existentielle, sans l’intégrer formellement.

La théorie des intelligences multiples est-elle scientifiquement prouvée ?

Non, pas au sens où ses intelligences seraient des capacités indépendantes démontrées. Les tests des différentes intelligences sont souvent corrélés entre eux et avec un facteur général, et une méta-analyse de 2021 conclut que l’efficacité des pédagogies qui s’en inspirent ne peut pas encore être évaluée de façon fiable.

Existe-t-il un test fiable des intelligences multiples ?

Non. Les questionnaires disponibles en ligne mesurent surtout des préférences et des centres d’intérêt déclarés, pas des capacités. Ils peuvent ouvrir une conversation, mais ne doivent pas orienter un enfant. Pour évaluer réellement des capacités cognitives, il faut un bilan réalisé par un psychologue avec des tests validés.

Quelle différence entre intelligences multiples et styles d’apprentissage ?

Les intelligences multiples décrivent des domaines de capacité, comme la musique ou le langage. Les styles d’apprentissage supposent qu’un élève apprend mieux si l’enseignement correspond à sa modalité préférée, visuelle ou auditive par exemple. Cette seconde idée n’est pas confirmée par les expériences, et Gardner lui-même refuse qu’on confonde les deux.

Que peut-on garder de la théorie de Gardner à la maison ?

L’essentiel est l’esprit plus que la lettre : proposer des activités variées, présenter une même notion sous plusieurs formes, reconnaître les talents de l’enfant au-delà des notes et nourrir ses passions. Ces pratiques sont utiles en elles-mêmes, à condition de ne pas classer l’enfant dans une case.

Sources

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